Ne soyez pas virtuose

Savoir faire quelque chose nous rend souvent fiers de nous. Nous savons bricoler, écrire, cuisiner. Nos qualités sont le résultat d’un savoir faire que nous avons travaillé. Il nous a fallu des heures passionnées d’apprentissage et d’essais pour que nous puissions fièrement nous prétendre capables de bricoler des vélos. Les lignes qui font s’émouvoir nos lecteurs sont le substrat de nombreuses autres tombées à la corbeille. Dans mon cas, ce sont toutes les heures passées à frapper sur mon pad d’entraînement qui me permettent de jouer de la batterie. Je sais jouer de la batterie, comme vous savez cuisiner.

La technique se repousse sans cesse. Maîtrisant toutes les cuissons de l’oeuf, c’est non sans fierté que vous apprenez l’art du gratin, puis de la volaille. Vous développez même des qualités : patience du mijotage, précision de la découpe. À force de technique, nous devenons virtuose.

Si elle impressionne, surprend parfois, la virtuosité n’en reste pas moins tangible. Quiconque quelque peu instruit de votre discipline saura percevoir les secrets de votre magie. Un break de batterie surprenant devient limpide une fois familier du changement de métrique. Notre virtuosité est palpable, elle se déroule depuis notre cuisine jusqu’aux pieds du spectateur. Elle est le résultat d’une série de technique inlassablement travaillées jusqu’à la perfection.

Or dans un domaine comme celui de la musique, la perfection — contrairement à la précision et la justesse — n’existe pas. Un rythme frappé entre mes mains lors d’une attente excessive chez mon médecin deviendra peut-être la base d’une prochaine composition : il est déjà musique avant que l’on puisse en juger une quelconque technique. La musique ne se donne pas, elle se trouve. Et la virtuosité ne se fait pas bonne alliée de cette quête.

The thing is … to find the potential of anything, all these musicians have to be courageous and humble enough to not want to throw on their musical credentials. Sometimes you put on display things that you have learned and packages, and packages are supposed to be consumed by applause and sales. And they have to be an expected package but no one knows what’s coming. It’s gonna take as much courage for the audience to seek the unexpected as we are thinking we’re finding it.

Wayne Shorter, dans une traduction approximative par mes soins de cet extrait. N’hésitez pas à m’en proposer une meilleure.

Les choses ne sont pas si automatiques qu’on ne les croit. Il faut savoir se défaire de la virtuosité pour laisser place à l’expression. Dans ma situation de batteur, cela peut être revenir à des rythmes très simples et surtout lents. Pour sentir le temps s’écouler de sorte à avoir conscience de chaque geste, de chaque placement. Prendre le temps d’installer les éléments et jouer avec eux pour les placer — et les faire sonner. Avancer ce coup de caisse claire pour exprimer l’idée de surprise qui m’est venue en jouant.

Tout cela devient intéressant quand on se rend compte que ça n’est possible que grâce à la technique — virtuosité. Si je veux faire ressentir l’idée de suspense, je vais certainement jouer un frisé crescendo, puis décrescendo. Impossible de l’exécuter sans entraînement.

Ma technique n’est donc rien d’autre que mon vocabulaire. En situation de jeu, elle devient grammaire. Finalement ma virtuosité s’exprime sans que je ne l’aie cherchée.

Ce jeu entre technique et expression s’applique à de nombreuses activités. Essayez par vous-même de vous exprimer dans votre activité. Puis, tentez de trouver parmi tous vos exercices celui qui vous a permis de vous exprimer.

Accepter le potentiel

Lorsqu’on écoute du jazz, quelque chose se passe comme s’il fallait que nous donnions l’impression de savoir ce qu’il se passe. Le front et les yeux se plissent alors que notre tête cherche vainement un mouvement en rythme avec le son. L’incipit d’un morceau présente une superposition de couches d’instruments dénuée de structure, si bien que personne — pas même les musiciens — ne se doute de ce qu’il se produit. Bien qu’éloigné du morceau joué, cet instant est nécessaire : sans lui point de concert. Cela fait-il des musiciens des génies qui au-delà de leur virtuosité seraient habités d’une force incontrôlable ? Le spectateur devient-il soudain érudit en renonçant à se conformer à ce à quoi il est pourtant venu — écouter de la musique et voir des musiciens qu’il admire ?

Ce flottement dérange, inquiète parfois. Dans le documentaire qui lui a été récemment consacré, Wayne Shorter précise le ressenti des musiciens face à cet instant. Imaginons : ces derniers viennent d’entrer sur scène, de saluer le public, et empoignent leurs instruments pour en sortir les premières notes. Quel accord jouer ? À quel volume ? Selon quelle mesure ? Les yeux du pianiste se posent sur ses 88 touches, ceux du bassiste plongent dans ses 109 cm de cordes. Ils connaissent bien sûr le morceau qu’ils vont jouer, le tout est de savoir comment l’attaquer. Angoisse de la page blanche. Lorsque les premières notes sortent enfin, les instruments se chevauchent petit à petit pour donner corps au morceau. Cet instant est — selon les mots du Master Shorter — celui de la potentialité.

That potential cannot be given or rehearsed. That potential has to be found.

La musique raconte, et il ne suffit pas qu’un des membres compte 1 - 2 - 3 - 4 pour que l’histoire retentisse ex nihilo. Elle doit s’installer dans ce moment incertain et éphémère qui abrite les recherches de chaque musicien et qui finiront par converger au bout d’une poignée de secondes pour former le morceau.

C’est une mise en danger, une invitation à l’ouverture qui ne demande pas de compréhension immédiate. Celui qui s’en prétendra « connaisseur » n’en sera que sourd.

En l’espace de cet instant, la construction de la musique échappe à ses concepteurs. Le produit final n’est que potentialité. C’est, je trouve, une leçon intéressante et qui trouve des applications dans bien d’autres domaines.