1. La création avant l’usage

    Lorsqu’on parle d’informatique ou de logiciel, on a souvent en tête l’image d’un outil, et très peu celle de son utilisation. Plus exactement, nous collons implicitement leurs usages aux outils. L’exemple de Word est frappant : son utilisation est si particulière qu’elle constitue un sous-ensemble dans la catégorie des traitements de texte (ce n’est pas la foisonnante littérature couvrant le sujet à grands coups de “manuels”, “guides pratiques”, et livrets d’astuces qui viendra me contredire). Ce qu’il faut saisir ici, c’est qu’on distingue peu l’usage de son objet. Cette approche gagne pourtant à être exercée par chacun de nous puisqu’elle place l’utilisateur au premier plan. Il ne s’agit plus de définir un “usage” pour une technique donnée, mais une “utilité” à cette technique dans un contexte social et personnel.

    Voilà la posture que j’essaie d’adopter le plus souvent possible. En plaçant mes projets avant l’outil qui va permettre leur réalisation, je m’affranchis de la notion d’usage. Je n’attends pas plus de la technologie qu’elle n’attend de moi. C’est sous cet angle que j’ai lu les échanges de David, Anthony, et Jean-Christophe autour de DayOne. Ce qui m’intéresse avant tout, ce n’est pas leur utilisation du logiciel, mais la place voire la confiance qu’ils lui accordent dans leurs projets.

    Il est vrai que DayOne est moins souple que ne peut l’être le format TXT puisqu’il garde jalousement mes données dans un format de fichier un peu particulier. Mais réfléchir en ces termes, c’est faire passer la technique avant mes projets1. Qu’est-ce que je souhaite faire : tenir un journal de façon régulière ou produire des extraits de textes accessibles à partir d’une connexion à Internet ? On l’aura deviné, mon choix s’arrête sur la première solution. Je suis forcé de constater que DayOne est le premier outil qui me permette de tenir un journal sans que je ne l’abandonne au bout de quelques jours. D’un point de vue technique, je pourrais aisément le remplacer par Notational Velocity couplé à Rappels pour me contraindre à écrire régulièrement. Ce serait oublier que, de nos jours, la technique n’a plus à prouver qu’elle peut se substituer à elle-même. Il faut prendre en compte cette multiplicité de possibilités pour remettre l’utilisateur au cœur de la prise de décisions. L’usage devient intéressant lorsqu’il amène à (re)penser nos pratiques et modifie notre environnement quotidien. Lorsque l’utilisateur décide en amont de réaliser quelque chose plutôt que de chercher des outils pour accéder à l’acte de création. L’achat d’un réflex ne me fera pas prendre davantage de photos si je n’ai pas cerné au préalable les conditions pour que je puisse en prendre réellement. L’achat de DayOne ne m’aidera pas à maintenir un journal personnel dans la durée si je n’ai pas le projet d’en tenir un.

    En détachant l’usage de l’outil, je désenchante la technologie. Je la plie à mes désirs de création plus qu’elle n’arrive à me contraindre en situation d’utilisation.


    1. Faute de mieux, j’utilise le terme “projet” pour exprimer l’idée de “choses que je souhaite réaliser, faire”. 

     
    1. vincent-ca a publié ce billet