Instantanéité
J’ai de plus en plus l’impression que l’instantané, ou plus exactement la notion d’instantanéité se vide de sens. Dans un monde où les réseaux sociaux étaient l’affaire d’une poignée d’étudiants américains, il y avait l’instantané et le différé. Le synchrone et l’asynchrone. Je dialogue en instantané avec un ami, tandis que je prends le temps de rédiger un courrier électronique pour l’envoyer plus tard.
Mais l’arrivée massive de Facebook et Twitter a changé la donne. Le premier, c’est le plus évident, a intégré les deux méthodes dans son écosystème, permettant de chatter en direct avec ses amis connectés et d’envoyer des messages différés aux déconnectés sous une forme proche du mail¹. Twitter quant à lui questionne l’instantanéité par son système de messages privés (DM) permettant de communiquer avec un utilisateur qui nous suit ; en respectant toujours la limite des 140 caractères.
C’est en utilisant ces DM que je me suis rendu compte de la difficulté croissante de distinguer le synchrone de l’asynchrone. Un court message déposé dans la «boîte» du récepteur peut obtenir une réponse dans les minutes (voire secondes) qui le suivent. Car le web d’aujourd’hui déplace le principal facteur de définition de l’instantané. Le pouvoir du présentiel est désormais transféré à celui de l’intention de communiquer i.e. de la charge symbolique du message. Derrière l’incarnation de l’interlocuteur au moyen d’artifices tels que l’ avatar ou le pseudonyme se trouve la charge sémantique et symbolique du message imposée par la limitation des caractères.
À l’évidence, limiter les caractères, c’est museler les individus. À l’usage, c’est le contraire qui se produit. L’asynchrone devient le synchrone, le silence devient parole. Derrière le succinct, le prolixe.
Réincarnant les corps², le web d’aujourd’hui rend floue la dichotomie simultané-différé et remet en valeur le message et son intention de communiquer.
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¹ Sheryl Sandberg, DG de Facebook, programmait la fin du courriel face aux messages Facebook. Citée par Anthony Nelzin (source : Slate).
² Avec notamment l’utilisation fréquente de son vrai nom au profit du pseudonyme, ou de la patronimisation des pseudos. Ou de l’emploi d’une véritable photo à la place d’une image abstraite avec en nuance la caricature de son propre visage.