Je suis en quête constante. Les gens qui me connaissent de près ou de loin vous le diront : j’éprouve toujours le sentiment de ne pas en avoir assez. Pas assez de références bibliographiques, pas assez de presse à lire, pas assez de documentaires à regarder, pas assez de musiciens à écouter. On voit d’ailleurs dès la deuxième phrase de mon article — serais-je un cas psychanalytique archétypal ? — qu’à ce drôle de sentiment s’ajoute une forte dimension qualitative. Je veux des choses à voir, écouter, regarder mais des bonne.
La principale solution que j’avais trouvé à ce jour est de soudoyer sans aucune pitié mon réseau relationnel, de face-à-face de surcroît si bien que ma cible malheureuse ne puisse échapper à mon regard comme il pourrait le faire si j’avais formulé ma demande sur un de ces services de réseautage social.
Progressivement (faisons comme si tout s’était déroulé le mieux du monde selon un schéma linéaire), je me suis mis à allumer mon poste de radio. Vous savez, cet objet qui d’ailleurs existe rarement pour lui-même en étant très souvent accompagné d’un lecteur de CD (cassettes pour les plus baroques), et dont certains ont la folle idée de raccorder à leur téléviseur en vue d’en amplifier le son pour en renforcer la force de pénétration du message médiatique. Oui nous y sommes ! Ce gros rectangle foncé aux allures de brique qui valait autrefois au plus vil des chapardeurs de briser une vitre pour l’y arracher de nos véhicules individuels.
Progressivement disais-je, j’ai éprouvé moins de honte à presser le bouton “on” de mon poste de radio non pour le gaver de galettes de jazz mais bien pour en écouter une voix sortir. Tel un homme venu du passé, je me méfiais de la présence de cet animateur qui sortait de cette boîte et que mes yeux ne percevaient pas. Pour faire un honteux raccourci, j’expliquerais cette incertitude ainsi que (profitons-en) la baisse d’intérêt et d’écoute du média radiophonique par un argument tout aussi honteux emprunté au pauvre Freud (repris par Bernard Stiegler) selon lequel notre société aurait surinvesti l’oeil.
Voyez-vous, la radio prend du temps. Et en plus du désir de percevoir les choses pour mieux les écouter, nous sommes de véritables enfants face à un poste de radio : nous gigotons, nous nous impatientons, et nous allons même, pour les plus geek, à chercher une quelconque barre de progression afin de naviguer dans le temps et passer cet affreux monologue que nous avons pris de cours. Parce que la radio n’est pas un média qui attend son public. Son histoire et celle de ses publics font qu’elle est là par essence. À chacun de décider de se connecter à un canal, c’est-à-dire à prendre en cours un flot de parole continue. Elle allie une manière diachronique dans la diffusion de contenu à une conception synchronique des choses. Autrement dit, elle parle sur des sujets très divers (culture, politique, économie, parfois et plus souvent qu’on ne le pense, elle-même) en projetant sa voix de façon synchronique.
Mais cette synchronicité devient diachronique lorsque la radio décide d’investir la toile. Pour les raisons que j’ai évoquées plus haut, la radio ne connaît pas le même statut accordé par son public que la télévision. Ainsi, lorsqu’elle décide de mettre les pieds dans la toile, elle ne le fait pas de la même manière que la presse écrite ou la télévision. Notre radio se fait discrète là où ces deux dernières font l’objet de débats, d’ajustements, de prise de décisions (économiques ou politiques). Non pas qu’elle échappe à ces logiques, mais les changements qui en découlent ne changent pas l’essence du média. En d’autres termes, qu’on décide de l’écouter depuis un vieux transistor, un auto-radio, son ordinateur, ou son smartphone, l’émission radiophonique reste ce qu’elle est. On pourrait alors opposer d’un côté une uniformité dans le contenu et l’écoute à une pluralité des modes d’accès. Lorsque j’écoute Matthieu Garrigou-Lagrange, je peux très bien être dans mon canapé et savourer son émission avec tout le plaisir de la diffusion en direct, mais je peux aussi en écouter des fragments dans les transports en commun via mon iPod.
J’en arrive à un usage de la radio auquel j’ai de plus en plus fréquemment recours. Lorsque je tombe sur un fragment audio que je peux télécharger (ce qui est possible dans les majorité des cas du fait du peu de restrictions liées à la faible attention portée à la radio, bis repetita), je le stocke sur mon disque dur. Je me livre alors à une écoute classique avec la grosse différence que mon esprit peut faire des pauses. Avez-vous déjà essayé de prendre note sur papier d’une émission radio en train de se dérouler ? Il faudrait des capacités de dactylographe et un esprit d’analyse non seulement vif mais hors du commun pour réussir à comprendre ce que bafouillent l’animateur et ses invités, s’approprier ce contenu, et le coucher sur papier de sorte à ce que, lorsque vous reprenez vos notes plus tard, celles-ci vous paraissent si limpides qu’elles vous renvoient dans le passé au moment exact de l’écoute.
Avec les fichiers numériques, mon ordinateur me permet de naviguer entre mes notes et mon «poste» de radio sans que mes doigts quittent le clavier. Il me suffit en effet de naviguer entre les applications grâce au bien connu cmd+tab ainsi que de démarrer la lecture ou de la suspendre grâce au raccourci cmd+P de VLC. Mon bureau ressemble alors à peu près à cela :




